Arnaques & Phishing

Arnaque Interac Kijiji : comment ils vous volent

Illustration: Arnaque Interac Kijiji : comment ils vous volent
Mis à jour avril 2026 15 min de lecture 0

Josée habite à Trois-Rivières. En mars 2026, elle a mis son vélo de montagne sur Kijiji — 275 $.

Le lendemain matin, un message. Un certain “Marc” intéressé. Gentil, poli, français impeccable. Il ne peut pas se déplacer cette semaine — il travaille à Québec — mais son frère passe dans le coin le week-end. Il va envoyer 375 $ par Interac parce qu’il veut inclure 100 $ pour “les frais de transport” à son frère.

Josée reçoit la notification Interac. Elle voit 375 $ en attente.

Marc lui écrit : “Hey, tu peux envoyer les 100 $ à mon frère directement? C’est plus simple pour lui.” Il lui envoie le numéro de courriel du frère.

Josée transfère 100 $. Elle accepte le virement de 375 $.

Quarante-huit heures plus tard, la banque l’appelle. Le virement de 375 $ venait d’un compte frauduleux — il est annulé. Elle doit 375 $ à la banque. Elle a déjà envoyé 100 $. Son vélo est toujours dans le garage, personne n’est venu le chercher.

Elle a perdu 100 $ cash. Et son temps. Et sa confiance dans les humains pour quelques semaines.


Ce que les chiffres disent — et pourquoi c’est pire que tu penses

Le Centre antifraude du Canada (CAFC) a enregistré 554 millions de dollars en pertes déclarées pour 2023. C’est uniquement ce qui a été signalé — les experts estiment que moins de 10% des victimes portent plainte. Le montant réel dépasse probablement 5 milliards de dollars par an.

La fraude liée aux ventes en ligne — incluant Kijiji, Facebook Marketplace et Marketplace en général — est régulièrement dans le top 5 des arnaques les plus signalées au Canada par volume de cas. La perte moyenne par victime se situe autour de 200 $ à 600 $ pour les arnaques Interac classiques. Pas assez pour aller en cour. Assez pour faire vraiment mal.

Au Québec, le CAFC estime que les 18-35 ans sont désormais aussi ciblés que les aînés pour ce type de fraude en ligne — contrairement à la croyance populaire que “les jeunes ne se font pas avoir”. La sophistication des arnaques a augmenté avec l’IA, pas la vulnérabilité des victimes.

Ce qui a changé en 2026 : les escrocs automatisent. Un réseau peut cibler des centaines d’annonces Kijiji par jour avec des messages générés par IA — bon français, ton naturel, adaptation au type d’article. Ce n’est plus une personne derrière un écran. C’est un script.


Comment fonctionne l’arnaque exactement — les étapes

Ce qui rend cette arnaque efficace, c’est sa simplicité. Ça prend cinq minutes à exécuter, ça peut rapporter des centaines de dollars, et les escrocs le font à la chaîne — parfois des dizaines de victimes par jour.

Étape 1 — Repérage. L’escroc cherche des annonces avec des articles de valeur moyenne : vélos, meubles, électronique, appareils photo. Trop cher = suspect. Trop cheap = pas assez rentable. La zone idéale : 150 $ à 800 $.

Étape 2 — Premier contact. Message enthousiaste, pas trop insistant. L’escroc confirme l’intérêt, établit une raison pour ne pas se déplacer (travail, distance, maladie d’un proche), et propose de payer par Interac. C’est là que tout commence.

Étape 3 — Le montant “accidentel”. Le virement arrive avec un montant supérieur au prix. Parfois 50 $ de plus. Parfois 150 $. L’excuse varie : mauvaise lecture du prix, “j’ai inclus les frais de transport”, “mon collègue a envoyé le mauvais montant”. L’important c’est qu’il y ait un excédent à récupérer.

Étape 4 — La demande de remboursement. L’escroc demande de transférer la différence — soit à lui, soit à un tiers (le “frère”, le “transporteur”, l‘“ami”). Ça rend la chaîne plus difficile à retracer.

Étape 5 — La disparition. Soit le virement initial est annulé après que la victime a remboursé (virement frauduleux d’un compte volé), soit l’escroc bloque la victime et disparaît avec le remboursement. Dans les deux cas, la victime a envoyé de l’argent réel pour un virement qui n’existe pas vraiment.

Étape 6 — Répétition. L’escroc passe au prochain profil sur Kijiji. Il a perdu zéro dollar. Il recommence.


Les 5 variantes qu’on voit au Québec en 2026

L’arnaque de base évolue. Les escrocs adaptent le scénario selon la plateforme et le profil de la victime. Voici les versions actives en ce moment.

Variante 1 — L’overpayment classique

C’est la version de Josée. Montant trop élevé, demande de remboursement de la différence. La version la plus répandue, la plus simple à exécuter.

Variante récente : l’escroc dit avoir envoyé l’argent “via son entreprise” et que le système envoie toujours un montant arrondi. Il vous demande de rembourser avant même que vous ayez accepté le virement — en vous disant que vous devez “libérer les fonds”. C’est faux. Il n’y a rien à libérer.

Variante 2 — Le faux vendeur (l’arnaque inverse)

Vous cherchez quelque chose. Vous trouvez une annonce parfaite — prix imbattable. Le “vendeur” est hors province, il peut livrer. Il vous demande un acompte par Interac pour “confirmer votre intérêt”.

L’item n’existe pas. L’acompte disparaît.

Cette variante cible surtout les acheteurs de billets de concert, véhicules, et animaux de compagnie.

Variante 3 — Le faux acheteur “professionnel”

L’escroc se présente comme un acheteur en gros ou un revendeur. Il achète “plusieurs items” et propose un bon prix. Il paie par chèque certifié — qui prend quelques jours à être refusé par la banque, mais que certaines banques libèrent partiellement avant confirmation.

Entre le moment où la banque “libère” les fonds et le moment où elle découvre que le chèque est faux, vous avez remis l’article. La banque vous réclame l’argent.

Variante 4 — Le faux courriel Interac

Vous mettez quelque chose en vente. L’acheteur dit avoir envoyé le virement. Vous recevez un courriel qui ressemble exactement à une notification Interac — logo, couleurs, mise en page identiques.

Le courriel dit que le dépôt est “en attente” parce que votre compte doit être “mis à niveau” ou “vérifié”. Il vous demande de cliquer sur un lien et d’entrer vos identifiants bancaires.

Ce lien est une page de phishing. Vous n’avez pas reçu d’argent. Vous venez de donner vos mots de passe bancaires.

Règle absolue : vérifiez tout dépôt directement dans votre application bancaire, jamais via un lien reçu par courriel.

Variante 5 — Le faux Facebook Marketplace

Même scénario, plateforme différente. Facebook Marketplace a l’avantage d’afficher un profil avec des amis et des photos — ça semble plus légitime. Mais un compte piraté ou créé il y a quelques semaines peut avoir l’air crédible.

La demande de remboursement arrive souvent via Messenger, avec une urgence fabriquée : “Mon transporteur part dans une heure, je peux pas attendre.”

L’urgence est toujours artificielle. L’escroc fabrique la pression.

En 2026 : l’IA dans les mains des escrocs

La prochaine génération d’arnaque Kijiji ne ressemble plus aux messages boiteux avec des fautes d’orthographe. Les escrocs utilisent maintenant des outils IA pour :

  • Générer du français parfait — finis les indices linguistiques. Un message généré par IA peut être indiscernable d’un vrai Québécois.
  • Créer de faux profils convaincants — photos de profil générées par IA (pas de visage réel, donc pas traçable), historique d’activité fabriqué.
  • Répondre en temps réel à plusieurs victimes simultanément — un seul escroc peut gérer 50 conversations en parallèle avec un bot.
  • Adapter le scénario selon l’article vendu — le script est différent pour un vélo, une voiture, un meuble.

Ce que ça change pour toi : tu ne peux plus te fier uniquement au “feeling” ou à la qualité du français. Les signaux à surveiller sont maintenant comportementaux (refus de se déplacer, urgence, remboursement) plutôt que linguistiques.


Comparaison des modes de paiement : lequel est le plus sûr pour une vente Kijiji?

Avant même de penser aux signaux d’alarme, choisis ton mode de paiement en connaissance de cause.

Mode de paiementProtection vendeurProtection acheteurVerdict Kijiji
Argent comptant✅ Immédiat et définitif❌ Aucune✅ Meilleur choix — en personne
Interac (en personne)✅ Confirmé dans l’app❌ Aucune✅ Acceptable si vérifié sur place
Interac (à distance)⚠️ Risque de fraude❌ Aucune❌ Éviter si possible
PayPal Amis/Famille❌ Aucune❌ Aucune❌ Zéro protection des deux côtés
PayPal Marchand✅ Fonds reçus⚠️ Chargebacks possibles⚠️ Risque de rétrofacturation
Virement bancaire❌ Irrévocable❌ Aucune❌ Jamais pour Kijiji
Chèque (même “certifié”)❌ Peut être annulé❌ Aucune❌ Jamais accepter

La règle d’or : argent comptant en personne, dans un lieu public, en plein jour. Tim Hortons, stationnement d’épicerie, poste de police (certains ont des zones d’échange sécurisées). Si l’acheteur refuse la rencontre en personne, il te fait une faveur : il se disqualifie seul.


Les 8 signaux d’alarme avant d’envoyer

Avant de transférer quoi que ce soit, passez mentalement cette liste.

Signal 1 — L’acheteur ne peut jamais se déplacer. Chaque fois qu’il a une excuse différente. Cette semaine c’est le travail. La semaine prochaine ce sera la maladie. Il envoie toujours quelqu’un d’autre.

Signal 2 — Le montant ne correspond pas au prix. Plus ou moins. Peu importe la raison donnée. Si quelqu’un fait une erreur de montant, il annule et renvoie le bon montant. Point.

Signal 3 — On vous demande de rembourser avant que le virement soit confirmé dans votre compte. Un virement “en attente” n’est pas de l’argent. Ne remboursez rien avant que l’argent soit physiquement visible dans votre solde bancaire — et même là, attendez 24 à 48 heures.

Signal 4 — L’urgence fabriquée. “Mon transporteur part dans une heure.” “Je dois fermer ma carte ce soir.” “Mon patron attend.” Toute urgence qui vous empêche de réfléchir calmement est une technique de manipulation.

Signal 5 — Contact uniquement par SMS, jamais par appel. Les escrocs évitent les appels — la voix est moins contrôlable que le texte, et les appels peuvent être enregistrés plus facilement.

Signal 6 — Profil récent. Compte Kijiji créé depuis moins de deux semaines. Aucun avis. Aucune transaction précédente visible.

Signal 7 — Écriture inhabituelle. Tournures qui sonnent comme une traduction automatique. Très bon français mais avec des expressions étranges. Ou au contraire, anglais dans une conversation qui avait commencé en français.

Signal 8 — Le tiers mystérieux. Le remboursement ne va pas à l’acheteur — il va à “son frère”, “son assistant”, “son transporteur”. Cette triangulation rend la fraude plus difficile à retracer.

Un seul de ces signaux n’est pas décisif. Trois ensemble : vous êtes probablement face à un escroc.


J’ai déjà envoyé — que faire dans les 10 prochaines minutes

Si vous réalisez en cours de route ou juste après que c’était une arnaque, chaque minute compte.

Minute 1 — Appelez votre banque. Pas l’application. Le téléphone, le numéro au dos de votre carte. Dites exactement : “J’ai envoyé un virement Interac frauduleux, je veux tenter de le bloquer.” Certaines banques peuvent intercepter si le destinataire n’a pas encore accepté. C’est rare, mais ça arrive.

Minute 3 — Notez tout. Le numéro de téléphone ou courriel de l’escroc. Le montant exact. L’heure de la transaction. Le nom utilisé. Les screenshots de la conversation. Tout. Vous en aurez besoin pour la plainte.

Minute 5 — Signalez sur Kijiji ou Facebook. Profil → Signaler. Ça ne vous rend pas votre argent, mais ça protège la prochaine personne. Les plateformes agissent souvent rapidement sur les signalements de fraude.

Minute 7 — Appelez le Centre antifraude du Canada. Numéro : 1-888-495-8501. Ou signalez en ligne sur antifraudcentre-centreantifraude.ca. Ils prennent votre signalement, l’ajoutent à leur base de données, et peuvent alerter d’autres corps policiers si un réseau est actif.

Dans les 24 heures — Déposez une plainte à la police. Même si le policier vous dit que les chances de retrouver l’argent sont minces — ce qui est vrai — vous obtenez un numéro de dossier. Votre banque peut exiger ce numéro pour enquêter officiellement de leur côté.


Pourquoi les banques ne peuvent presque rien faire

Beaucoup de victimes pensent que la banque va les rembourser. Ce n’est pas ainsi que ça fonctionne.

Interac n’est pas un service de paiement avec protection acheteur comme PayPal ou une carte de crédit. C’est un transfert direct — comme remettre des billets en main propre. Une fois que l’argent est accepté et déposé dans le compte destinataire, il est parti.

La banque peut enquêter. Elle peut tenter de tracer le compte destinataire. Mais si ce compte appartient à une “mule” (une tierce personne qui transfère l’argent ailleurs pour l’escroc), les fonds ont souvent déjà quitté ce compte en quelques heures.

Les escrocs professionnels ont des réseaux de mules. Votre 100 $ a peut-être déjà été converti en crypto et dispersé avant même que vous ayez raccroché avec votre banque.

C’est brutal. C’est pour ça que la prévention est la seule vraie protection.


Recours légaux : ce que tu peux vraiment faire

La plupart des victimes pensent qu’elles n’ont aucun recours. Ce n’est pas tout à fait vrai — mais les options sont limitées et il faut savoir lesquelles valent ton temps.

Récupérer ton argent — les vraies chances

Via ta banque : Si le virement n’a pas encore été accepté par le destinataire, ta banque peut tenter de le bloquer. Une fois accepté et transféré ailleurs — souvent en quelques heures — les chances chutent drastiquement. La banque peut enquêter, mais elle n’a aucune obligation légale de te rembourser pour un virement que tu as toi-même autorisé.

Via Interac : Interac ne dispose d’aucun mécanisme de protection ou de litige. Le système est conçu pour être définitif — c’est sa force et sa faiblesse.

Via une plainte policière : La police locale peut ouvrir un dossier. Si l’escroc est identifiable (numéro de téléphone québécois, compte bancaire canadien), une enquête est possible. Dans la réalité, pour les montants inférieurs à 500 $, les ressources policières sont limitées. Dépose quand même la plainte — le numéro de dossier est utile pour ta banque et pour le CAFC.

Via les petites créances : Si tu identifies l’escroc (nom réel, adresse), tu peux déposer à la Cour des petites créances du Québec pour des montants jusqu’à 15 000 $. Le problème : les escrocs sont rarement identifiables et utilisent des comptes temporaires. Cette voie fonctionne surtout pour les arnaques commises par une vraie personne que tu connais ou que la police a identifiée.

Ce qui fonctionne vraiment

La prévention. À 100%. Il n’existe pas de filet de sécurité fiable après un virement Interac frauduleux. L’argent est comme du cash — une fois parti, il est parti.


Protéger les autres : signaler correctement

Vous pouvez avoir perdu de l’argent. Mais vous pouvez empêcher d’autres de perdre le leur.

Sur Kijiji : Allez sur le profil de l’escroc → bouton “Signaler l’utilisateur” → choisissez “Fraude / Arnaque”. Kijiji bloque les profils signalés plusieurs fois.

Sur Facebook Marketplace : Profil → “Trouver un soutien ou signaler” → “Arnaque”. Vous pouvez aussi signaler l’annonce spécifique.

Au Centre antifraude du Canada : antifraudcentre-centreantifraude.ca ou 1-888-495-8501. Vos informations aident à identifier des réseaux actifs. Si assez de gens signalent le même numéro ou courriel, les enquêteurs peuvent agir.

Dans les groupes Facebook locaux : Plusieurs villes québécoises ont des groupes communautaires où les résidents signalent les arnaques locales. Une publication avec le pseudo et le scénario utilisé peut protéger des dizaines de personnes.


Les deux phrases qui vous protègent à chaque vente

Collez-les dans votre tête. Utilisez-les sans exception.

“Je ne rembourse aucune différence. Annulez le virement et renvoyez le bon montant.”

“Rencontre en personne uniquement. Argent comptant ou Interac confirmé dans mon compte avant de remettre l’article.”

Ces deux règles, appliquées systématiquement, éliminent la quasi-totalité des arnaques Kijiji. L’escroc a besoin que vous fassiez une exception. Ne faites pas d’exception.

Si l’acheteur “ne peut vraiment pas” se déplacer, trouvez un autre acheteur. Votre article vaut moins que votre tranquillité d’esprit.


Ce que ça dit de nous

On vend sur Kijiji parce qu’on fait confiance à nos concitoyens. La majorité des transactions se passent bien — une personne, une rencontre, une poignée de main, un objet qui change de mains.

Les escrocs exploitent exactement cette confiance. Ils savent qu’on veut croire que l’autre est honnête. Ils fabriquent des histoires crédibles parce qu’on veut y croire.

La méfiance préventive n’est pas de la paranoïa. C’est de la lucidité. Vérifier avant d’envoyer, c’est respecter le travail qu’on a mis pour gagner cet argent.

Et si quelqu’un se vexe parce que vous demandez une rencontre en personne ? C’est un acheteur que vous ne voulez pas.

Règle finale de Josée : depuis son vélo perdu, elle ne fait plus que du cash en personne, au Tim Hortons du coin, en plein jour. Elle a vendu 14 objets depuis. Zéro problème. Zéro Interac.


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Khalid Mokrini

Khalid Mokrini

Cyber Security Specialist

Fondateur d'Informatique Ste-Foy (depuis 2014) et de Sequr.ca. Certifié en cybersécurité des réseaux informatiques par l'École Polytechnique de Montréal. Plus de 1 000 clients servis au Québec.

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